Ce qui est absolument passionnant pour les cymbalistes, c'est qu'une grande partie du répertoire de l'instrument se constitue en ce moment même. Ils peuvent, de ce fait, côtoyer les compositeurs et savoir exactement ce que ceux-ci souhaitent exprimer et faire entendre. J'ai ainsi eu l'occasion de travailler directement sous les instructions du compositeur Détlef KIEFFER le "Concerto pour cymbalum", "Le temps du souffle III" en présence de Gilbert AMY, "Contra Suberna", "La Rosa de Adriana'' et "Fragments retrouvés" avec Gualtiero DAZZI, "Souvenirs de Guerre" avec Olivier DEJOURS, "Momo" avec Pascal DUSAPIN, "Le mystère de l'instant" et " l'Arbre des songes" avec Henri DUTILLEUX, "Concerto pour Clavecin et orchestre avec cymbalum" avec Graciane FINZI, "Music for violin and orchestra" avec Lorin MAAZEL, "Médée" et "Les Gémeaux" avec Michèle REVERDY, "l'Opéra Pompier" avec Victor KISSINE...
Je rends grâce à Dieu pour toutes ces opportunités. C'est en Lui que je me confie. Bien des musiciens, de tous temps, ont fait de même. Pour exemple je me limiterai à citer Igor STRAVINSKY. Son fils Théodore et sa belle-fille Denise STRAVINSKY font régulièrement état de sa foi dans leur livre témoignage "Au cœur du foyer" paru en 1998 et édité en France pour ZurfluH, préfacé par Madeleine Milhaud. Ils y notent cette anecdote : Début 1925 STRAVINSKY doit aller à Venise pour y jouer sa « Sonate ». Un méchant panaris s'étant déclaré, STRAVINSKY monte prier dans une église au dessus de Nice, puis part pour Venise. Juste avant de jouer STRAVINSKY s'excuse auprès du public, montre la "poupée" et d'un geste rapide arrache le pansement. Le miracle s'est produit, plus rien ! STRAVINSKY a pu jouer sans l'ombre d'une douleur.
Revenons à la riche expérience gagnée au contact direct des compositeurs exprimée plus haut. Un de mes souvenirs forts est d'avoir été, tout jeune, une quinzaine de jours quotidiennement proche de György KURTAG. Cela remonte à l'été 1995. La fameuse cymbaliste hongroise, Marta FABIAN, m'avait invité à Villeneuve les Avignon, à suivre dans sa classe un stage "Acanthes" entièrement consacré au maestro. Je me rappelle avec quel sérieux KURTAG expliquait, en s'aidant du piano, comment faire un "forte" : dolce. Je me souviens aussi qu'il lui est arrivé de demander d'autres nuances que celles indiquées sur la partition. Sa partition : celle composée par lui-même !
A Villeneuve les Avignon, j'ai travaillé pour lui et avec lui, pendant plus d'une semaine, une pièce courte de trois pages. Il voulait que je la joue dans un tempo très rapide comme d'ailleurs indiqué sur sa partition. Le jour du concert, à l'instant où j'allais entrer en scène, il m'a retenu derrière le rideau et m'a demandé de la jouer beaucoup plus lentement. Je me suis exécuté. J'ai appris là, à treize ans, qu'un compositeur peut avoir écrit une œuvre dans un certain état d'esprit, mais que la vie continue et qu'avec elle de nouvelles idées apparaissent. Pour pouvoir être lue, interprétée, donnée au public, la musique s'écrit sur une portée et avec des barres de mesure. Mais elle reste libre, même pour celui qui l'a lui-même mise en cage !
Cyril DUPUY